Clara Magazine : Quand les championnes iraniennes se rebellent

“Je ne suis ni une championne ni une figure qui marquera l’histoire ni le porte-drapeau de l’Iran”, dit Kimia Alizadeh, première Iranienne à remporter une médaille aux Jeux olympiques et porte-drapeau de l’Iran la même année, en 2016, lors des jeux d’été à Rio de Janeiro. La championne écrit ces mots dans une lettre ouverte au peuple iranien qu’elle publie en janvier 2020 pour expliquer sa décision de demander l’asile aux Pays-Bas. Elle y exprime son ras-le-bol d’être traitée comme un objet par le pouvoir : “Je suis une des millions de femmes iraniennes réprimées, au service de leur jeu depuis des années. Je suis allée là où on m’a dit d’aller, j’ai porté la tenue qu’on m’a dit de porter, j’ai prononcé les phrases qu’on m’a dictées. Ils m’ont récupéré à leur guise, se sont servis de mes médailles pour valoriser le voile obligatoire et se féliciter de leur management”. Dans cette lettre, Kimia dit assumer les difficultés et les douleurs liées à l’exil pour enfin pouvoir vivre comme elle le souhaite. Elle liste ainsi de ses attentes envers la vie et le monde : “Taekwondo, vivre en sécurité, une vie saine et joyeuse”.

En apparence, le pouvoir islamiste lui offrait la gloire dévolue aux champions. Kimia aurait donc pu continuer à faire du taekwondo en toute sécurité, mais ce qui manquait cruellement à cette jeune femme de 22 ans, c’était la liberté d’être soi, cette autonomie qui donne des ailes pour vivre pleinement, qui aide à ne pas stagner dans un état d’”être” imposé et à s’engager dans le “devenir”, à en vivre les aléas, les joies et les chagrins, à exprimer ses propres avis et sentiments. Kimia résume cette idée en une phrase : “Je suis un être humain et veux vivre cette humanité”.

L’histoire de Kimia démontre combien la liberté est vitale pour l’accomplissement de l’individualité créatrice. Elle révèle en même temps la nature répressive de l’idéologie islamiste qui annihile, au nom de Dieu, les libertés, tout comme elle supprime l’égalité femmes-hommes. Le voile obligatoire qui marque le corps des femmes comme lieu de tentation (de péché) symbolise cet ordre liberticide et discriminatoire. De ce fait, depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir en 1979, parallèlement à l’imposition de la charia qui sacralise les inégalités de sexe, le champ sportif connaît un développement spectaculaire des discriminations sexistes. L’imposition de la non-mixité réduit considérablement l’accès des femmes aux champs sportifs et leur interdit même d’entrer en tant que spectatrices dans les stades pendant les compétitions sportives masculines. L’obligation de se couvrir aboutit à limiter la participation des femmes, lors des compétitions internationales, à des disciplines où la tenue exigée peut s’en accommoder : l’équitation, le ski, certains sports de combat, les échecs. Le voile assume ici sa fonction essentielle : délimiter l’espace sexué, définir le cadre de mouvement du corps féminin. Loin d’être une simple tenue, c’est tout un statut qu’il impose aux femmes.

Nul hasard donc si, lorsqu’affirmant sa volonté de retrouver sa liberté, Kimia retire son voile. De même, la grande-maîtresse des échecs, Mitra Hejazipour, exclue de l’équipe nationale pour avoir ôté son voile, clame haut et fort dans un message sur Instagram posté le 28 janvier 2020 : “Le voile est le symbole d’une idéologie qui place les femmes en position de “deuxième sexe”.”

Loin d’être des cas isolés, les actes de rébellion de Kimia et Mitra font écho à la résistance multiforme des femmes iraniennes contre l’ordre islamiste.

Chahla Chafiq

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