Le Monde : “Les corps en feu de femmes iraniennes crient leur refus de l’ordre infernal qui leur est imposé”

Début septembre 2019, une jeune femme s’immole devant le tribunal de la révolution islamique de Téhéran, elle venait d’apprendre sa condamnation à une peine de prison pour avoir osé entrer, l’année précédente, dans un stade et assister à un match de foot. Elle s’appelait Sahar, l’aube en persan. Dans la poésie et la chanson iraniennes, ce mot évoque la fin des ténèbres, l’espoir de la délivrance. L’acte suicidaire de la jeune Sahar Khodayari, qui entraîna sa mort peu après, ne dit-il pas, au contraire, un profond désespoir ?

En réponse aux indignations massives provoquées par cette mort tragique et aux appels à annuler l’interdiction faite aux femmes d’entrer dans les stades pour regarder des matchs, les médias liés au pouvoir diffusèrent les propos du père de Sahar selon lesquels la jeune femme aurait souffert de perturbations mentales. Des propos semblables avaient été avancés en février 1994 lorsqu’Homa Darabi, une pédiatre de 53 ans, s’immola à Téhéran. Une manière pour le pouvoir islamiste de réduire au silence la lutte de cette femme progressiste contre des mesures misogynes qui avaient abouti à son licenciement du poste qu’elle occupait à l’université. Sa plainte restée sans suite et le harcèlement continu qu’elle subissait la poussèrent à abandonner toute activité professionnelle. Un jour, elle sortit de chez elle et, en pleine rue, mit le feu à son corps. Certain·es disent qu’elle a crié : « À bas le despotisme ! Vive la liberté ! » D’autres réfutent ces propos. Mais qu’importe. Cette scène n’expose-t-elle pas clairement ce qu’Homa Darabi voulait nous dire ? Elle est médecin, elle connaît des moyens moins douloureux de mettre fin à ses jours. Pourtant, c’est au feu qu’elle livre son corps, et elle le fait dans un lieu public, aux yeux de tou·tes.

« Brûler de douleur et faire avec », une ancienne expression persane bien connue en Iran pour qualifier un extrême degré de patience dans la traversée des malheurs. Les corps en feu de Sahar et Homa crient, au contraire, le refus de ces femmes de faire avec l’ordre infernal qui leur est imposé. D’ailleurs, l’image de leur immolation n’incarne-t-elle pas l’enfer qu’elles vivent ?

Cette question s’impose d’autant plus qu’au début des années 2000, des rapports basés sur les constats des médecins légistes attestent que l’immolation est le premier moyen de suicide parmi les femmes iraniennes[1]. Les études à ce sujet nous apprennent que la pauvreté, l’absence d’autonomie et le poids des dures traditions patriarcales[2] — autant de facteurs renforcés par le règne islamiste — favorisent, dans certaines régions et parmi certaines couches sociales, le recours des femmes à cette forme de suicide par lequel elles mettent en scène, sous les yeux de leurs proches, l’enfer dans lequel elles vivent et dont ces proches sont très souvent les cerbères.

Les figures d’Homa Darabi, femme médecin, et de Sahar Khodayari, jeune femme ayant mené des études universitaires, sont loin des profils habituels des femmes qui s’immolent. Leur acte nous interpelle avant tout sur l’ordre infernal que la République islamique instaure en sacralisant, au nom de dieu, les discriminations et les violences faites aux femmes. La diabolisation du corps des femmes comme lieu de péché, symbolisé par l’obligation du port du voile, implique une série d’interdictions qui altèrent la vie des femmes, soumises à de constantes humiliations et souffrances. C’est ce que nous crient Homa et Sahar, ces deux femmes rebelles à l’ordre islamiste.

Si, dans les années 1990, le suicide par le feu d’Homa Darabi n’avait attiré que l’attention des Iranien·nes en exil, des défenseurs et défenseuses des droits humains et de la liberté des femmes, tel n’est pas le cas de Sahar Khodayari, surnommée la Fille bleue en référence à la couleur portée par l’équipe de foot qu’elle soutenait. Sa fin tragique relance le débat sur les mesures discriminatoires de non-mixité à l’encontre des femmes et met en question l’idéologie islamiste, fondement de l’ordre dominant.

La Fille bleue rejoint aujourd’hui les autres figures emblématiques de la résistance des Iranien·nes. Ces dernières décennies, les figures de femmes sont éminemment visibles dans ce tableau. Présentes dans tous les domaines de la lutte sociopolitique et culturelle, on les retrouve dans les revendications pour les droits des ouvrier·es et des enseignant·es, dans la lutte contre les discriminations sexistes, ethniques et religieuses, dans les mouvements de défense de l’écologie, dans les combats pour les droits humains, ainsi que dans les campagnes pour les changements politiques structurels. Dans ce contexte mouvementé, l’acte d’ôter le voile dans l’espace public manifeste l’élan de ces femmes vers la liberté, un élan en plein essor.

Face à ces appels insistants à la liberté et aux droits sociopolitiques, la réponse du pouvoir se résume à la répression. Celles et ceux qui contestent font l’objet de poursuite et de condamnation à de lourdes peines d’emprisonnement. Leurs avocats aussi sont confrontés à ces menaces ; fait qui démontre à la fois l’ampleur de la répression et la réalité d’une résistance sans relâche. C’est pour cela que Nasrin Sotoudeh, avocate de bon nombre de prisonnier·es politiques, elle-même militante active pour les droits humains et la liberté des femmes, est devenue une figure emblématique des multiples combats qui traversent la société iranienne. Son cas a attiré l’attention des citoyen·nes et des gouvernants des pays démocratiques sur la dure répression qui a cours en Iran. Hélas, occupés par les menaces d’une guerre et de ses conséquences sécuritaires et économiques, ces derniers semblent laisser de côté, dans leurs stratégies diplomatiques avec l’Iran, la question des droits humains et de la liberté des femmes.

Chahla Chafiq

[1] Milad Nazar Zadeh, Zeynab Bidel, Kourosh Sayehmiri, « Fréquence des moyens de suicide employés en Iran », in En faveur de la sécurité et de la prévention des coups et blessures, n° 1, printemps 2002. URL : https://www.magiran.com/paper/1138721

[2] Voir par exemple, Parvin Bakhtiarnéjad, Ces femmes qui s’immolent, éd. Nashre Samadiyeh, Iran, 2008.

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